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"Ahhh Cyrano que c'est beau !"... aurait pu dire
Madame Michu dans le foyer de la Comédie-Française. Une Madame Michu qui fut sans doute à la fête hier soir. Pensez donc, Cyrano ! Mais pas n'importe lequel voyons, pas avec ces stupides
dictions intelligibles ni ces ridicules mises en scène qui émeuvent, non rien de tout cela, mais un bon vrai Cyrano, avec de l'action et de la pétarade, du glamour et des paillettes. Ouf
!Salle Richelieu. La Comédie-Française. Cyrano de Bergerac, comédie héroïque en cinq actes d'Edmond Rostand. Mise en scène : Denis Podalydès. Avec : Michel Vuillermoz, Cyrano de Bergerac ; Léonie Simaga, Roxane ; Loïc Corbery, Christian ; Christian Cloarec, de Guiche ; Grégory Gadebois, Ragueneau ; Pierre-Louis Calixte, Le Bret... 01.03.2009.
Mon œil ne pouvait bien sûr qu’être attiré par cette affiche bleu ciel/mer : César, Fanny, Marius. Trois mots familiers à ma mémoire,
évocateurs de souvenirs magnifiques, du théâtre, des films, des romans de Pagnol. Je réserve donc vite une place pour profiter de la réduction de 50 pour 100 « premiers aux premières ».
Et puis Jacques Weber est à l’affiche. De toute façon, quels qu’aient pu être salle, distribution, contexte, je ne peux rater un Pagnol, rarement à l’affiche à Paris. César, Fanny,
Marius est une adaptation réalisée par Francis Huster, qui rassemble l’essentiel de la matière de la « trilogie marseillaise », elle-même composée de deux pièces de
théâtre : Marius (1926) et Fanny (1931) et un film, César (1936), adapté dix ans plus tard pour le théâtre. Une telle adaptation n’avait rien de sacrilège –
mentionnons par exemple celle de Jean-Pierre Darras dans les années 80 – et est réussie, Huster en conservant l’esprit et les scènes incontournables. Il choisit par exemple de s’arrêter avant le
retour de Marius. De fait, il transpose surtour Marius et Fanny (sans la fin), et très peu César. Il place César en début de son titre, car le personnage qu’il place au
centre du spectacle n’est pas Césariot (fils de Marius et héros du film César) mais César, le père de Marius. Tout se passe donc dans le cadre de son « Bar de la Marine »,
représenté avec une grande minutie par Thierry Flamand. Francis Huster signe aussi la mise en scène. « Pagnol n’est pas qu’un amuseur provençal,
c’est au contraire un Tchekhov français qui décrypte à travers les passions amoureuses les désespoirs et les déchirures d’âme d’une jeunesse non plus fleur sèche coupée par la révolution russe
mais fleur séchée par l’Europe qui fonce comme le Titanic en aveugle vers la guerre et vers Hitler », écrit-il dans
Marcel Pagnol,
le Poquelin de Marseille (Séguier-Archimbaud, 2009). Il ne s’agit donc pas de folklore mais d’un grand peintre de la nature humaine. Comme Irène
Bonnaud, Huster montre l’universalité de Pagnol, mais à la différence du spectacle des comédiens-français, il affirme que respecter le texte, c’est
« très humblement effleurer l’accent marseillais » puisque « le rythme du phrasé y oblige », c’est
aussi « évidemment jouer l’époque des années trente sinon comment expliquer le drame de Fanny enceinte et forcée d’épouser Panisse pour sauver l’honneur de sa mère ». Les comédiens
adoptent donc l’accent, avec plus ou moins de bonheur. Le plus souvent il sonne faux, soit insuffisant, soit caricaturé. Si on applaudit son adaptation et sa mise en scène, l’interprétation du
rôle de Panisse par Huster laisse perplexe. Il occulte tout l’humour d’un tel personnage et en fait presque un vieillard libidineux et déreangeant. Alors que
Pagnol, d’un claquement de doigts, d’une réplique à l’autre, nous fait sans cesse passer de l’émotion devant le drame de Fanny au franc rire. C’est Jacques Weber qui porte le spectacle sur
ses épaules. Il joue un César âgé, parfois baffouillant, un peu fruste mais émouvant. Pour ses débuts au théâtre, Hafsia Herzi tire intelligemment son épingle du jeu : le personnage
est crédible et bien le seul à faire résonner à Paris un véritable accent de Marseille (même si c’est un accent plus actuel que pagnolesque). Son interprétation réussie ne fait que plus ressortir
le point noir de la distribution : Stanley Weber en Marius, qui réussit tout au long du rôle à ne jamais varier ses intentions ni
ses
intonations. L’accent est raté, le jeu tombe totalement à plat… on en vient à attendre qu’il prenne enfin la mer. Urbain Cancelier (Escartefigue) et Eric Laugérias (Monsieur Brun)
sont par contre de vrais personnages de Pagnol, truculents et justes. Charlotte Kady est une Honorine attachante, Jean-Pierre Bernard, Arnaud Charrin et Serge Esposito
complètent avec bonheur le plateau. Malgré ses quelques défauts, ce spectacle fonctionne, et puis la magie du texte de Pagnol opère toujours. Le jeu de Weber, Huster, Kady est peut-être moins
fouillé, intellectualisé, que celui des comédiens-français (dans les mêmes rôles Gilles David montrait plus que Weber la douleur du père privé de son fils, Andrzej Seweryn était un Panisse plus
humain, Catherine Ferran une plus authentique matrone) mais quelque part plus cash [oui je sais c’est honteux de n’avoir que cet adjectif pour
écrire une critique après cinq ans de lettres mais je n’en trouve pas d’autres !], brut de décoffrage et par là même ces comédiens touchent au cœur de
cette tragédie de petites gens : le sacrifice de Fanny me tire les larmes et je peux vous dire que la salle retenait son souffle et que les deux grands gaillards à ma droite qui rigolaient de bon cœur lors de la partie de carte avaient alors les yeux brillants !
Théâtre Antoine. César, Fanny, Marius, adaptation de Francis Huster d’après la « trilogie marseillaise » de Marcel Pagnol. Mise en scène : Francis Huster. Avec : Jacques Weber, César ; Francis Huster, Panisse ; Hafsia Herzi, Fanny ; Stanley Weber, Marius ; Urbain Cancelier, Escartefigue ; Charlotte Kady, Honorine ; Eric Laugérias, Monsieur Brun, Jean-Pierre Bernard, Le Bosco ; Arnaud Charrin, Innoncent ; Serge Esposito, Piquoiseau. 18.02.2009.
Crédit photographique : Benoït Jeannot.
Au dimanche 5 octobre, il est écrit « th^» sur mon agenda. Mon abréviation pour « théâtre ». Mais qu'ai-je bien pu aller voir ce jour-là ? Je ne
tenais pas encore de journal à l'époque...
Ce qui reporte le début de « ma »
saison au 31 octobre, avec Fanny, au Théâtre du Vieux-Colombier. Je suis d'autant plus heureux d'aller voir ce spectacle que j'ai eu du mal à avoir des places et que j'aime
énormément Pagnol, jusque là plutôt regardé de haut par l'intelligentsia parisienne. Pourquoi commencer par le second volet de la trilogie marseillaise ? Mais pourquoi pas ? Les trois
pièces peuvent se comprendre indépendamment l'une des autres. Irène Bonnaud a choqué pas mal de puristes en faisant jouer Pagnol sans accent marseillais et en transposant l'action à notre
époque. Il faut commencer par la défendre et entendre son propos : Fanny, c'est la tragédie de n'importe quelle jeune fille enceinte dans n'importe quel endroit du monde et à
n'importe quelle époque AVANT la révolution sexuelle. Est-ce vraiment un hasard si - et ce que les Français savent moins - on compte de nombreux remakes jusqu'au Japon ? Irène Bonnaud
cherche donc à extraire Pagnol du folklore marseillais pour montrer son universalité. Si le but est loubale, la manière n'est pas irréprochable. Là où le bât blesse c'est lorsque, dans le bar de
la marine, on utilise un portable... Et ce n'est qu'entre 1999 et 2000 que le nombre d'actifs munis d'un portable passe de 34 à 49 pour 100. Donc à une époque où l'on ne parle plus de
« fille-mère » et où l'on a déchargé depuis longtemps la maternité de l'obligation du mariage. Je continue à défendre Irène Bonnaud parce que nous n'avons plus Orane Demazis ni Raimu ni
Charpin. Alors pourquoi ne pas proposer autre chose ? Certes, au début, entendre ces répliques si ancrées dans la culture française sans l'accent nous semble frustrant. Mais dès que l'on
accepte de voir autre chose, le charme opère. Et c'est là que l'on comprend que quand César énonce sa définition de la paternité, Pagnol est vraiment universel et non réduisible à un floklore
méridional. Et puis la distribution est excellente. On se demande qui mieux que Marie-Sophie Ferdane aurait pu jouer Fanny ? La comédienne a, je trouve, le physique du rôle,
c'est-à-dire - j'espère ne pas choquer - une beauté populaire, celle des filles du sud et non le port des princesses classiques qui hantent le Français. Toute simple, juste, émouvante, en un mot
parfaite. Catherine Ferran n'a pas besoin de kilos ni d'accent pour être une Honorine savoureuse, tout comme Sylvia Bergé en Claudine. Gilles David est un César fort en
gueule et magnifique, et Andrzej Seweryn fait de Panisse rien moins que ce qu'il faut en faire : un personnage d'abord un rien agaçant qui devient un père attentionné et
bouleversant.
Le 23 novembre, je vais voir, sur la proposition de Marie-Christine, Fauteuil 24 au Théâtre Aktéon. 24, c'est le numéro du fauteil qu'occupa Jean de La Fontaine à l'Académie-Française. Marie Tikova signe la mise en scène de ce spectacle, présenté au off d'Avignon avant de monter à Paris cet hiver. Elle part d'une dizaine de fables touchant à l'amour pour présenter ce spectacle de conteurs, pour une comédienne-violoncelliste (Ingrid Schœnlaub) et un comédien (Anthony Roullier). Le violoncelle installe une ambiance sonore, mais permet aussi de créer d'amusants bruitages. Chats ou lions, les deux comédiens déploient toutes les nuances du sentiment amoureux, elle plus vindicative, lui plus raffiné et poétique.
Jeudi 11 décembre, ce sont Les Deux Canards,
au Théâtre Antoine. Certes cela risque d'être du gros boulevard, certes il s'agit du temple du divertissement bourgeois, certes ce théâtre est cher, mais voilà, le star-system a
fonctionné, et j'avais envie de voir Isabelle Nanty sur scène. La pièce de Tristan Bernard fonctionne, mais la mise en scène manque de finesse. Autant Isabelle Nanty est parfaitement en
place dans son rôle de petite bourgeoise de province, qui pense vivre, avec son amant, de grandes amours romantiques, autant Yvan Le Bolloc'h n'aurait pas dû se risquer ailleurs que dans
Caméra Café. Il joue comme sur un plateau télé, et cela ne passe pas au théâtre, qui demande un peu plus d'abbatage et de sérieux. On ne peut pas refaire une scène lorsque l'on part en
fou-rire, comme lui... Finalement tout repose sur la « diva », tout de même bien entourée avec Urbain Cancelier en parfait mari cocu. Les décors toujours réussis de
Stéphanie Jarre et les superbes robes créées par Emmanuel Peduzzi contribuent aussi à sauver l'ensemble.
Le lendemain, c'est La Divine Miss V, au
Théâtre Hebertot. Là encore, j'ai de la chance. D'abord parce que j'étais déçu de l'avoir loupé au Théâtre du Rond-Point cet automne et parce que, lorsque j'ai vu les affiches qui
annoncaient la reprise au Théâtre Hébertot, j'étais allé acheter quatre places pour le poulailler, les places jeunes à 10 €, et, le remplissage étant très médiocre, on nous a tout de suite
replacés au parterre... Chouette pour nous, mais moins pour le théâtre, qui souffre de la crise. Surtout que la pièce valait vraiment le coup. La « divine Miss V », c'est Diana
Vreeland, ex-directrice du Vogue américain et grande prêtresse de la mode, jusqu'à son éviction du journal en 1971. C'est à ce moment-là que nous la retrouvons sur scène, lorsque, seule
dans son grand appartement vide, elle est peu à peu abandonnée de son entourage. Dans un somptueux décor d'Edouard Laug et costumée par Christian Gasc, Claire Nadeau
nous prend pour confidents de ses souvenirs glorieux et de quelques phrases d'anthologie ! Le port est impérial, chaque geste étudié, car la vie de Diana Vreeland est une perpétuelle
représentation, et Claire Nadeau la montre presque cabotine, qui joue son dernier grand numéro d'actrice.
Début d'une série Molière au Théâtre du Nord-Ouest, qui joue l'intégrale de ses pièces. Le 8 janvier, c'est Mélicerte. Je saute sur l'occasion de voir cette pièce puisque, inachevée, elle n'est jamais à l'affiche. Et puis cette pastorale a pour moi une signification particulière avec l'ombre du jeune Michel Baron, qui du haut de ses treize ans, jouait le jeune berger Myrtil, amoureux de Mélicerte (Armande Béjart). Et, adolescent, je m'étais pas mal intéressé à l'histoire de ce jeune comédien, fils spirituel de Molière. La production de Véronique Seltz quitte l'univers arcadien de la pastorale pour celui, en noir et rouge, d'une boîte de nuit des années 80. Et si Myrtil ne peut pas épouser Mélicerte, ce n'est pas à cause d'une différence de rang, mais parce que Mélicerte est... un garçon, partant du principe que dans la mythologie, Mélicerte est le petit-fils de Cadmos. Le pari est osé mais largement tenu : les alexandrins claquent avec force, au prix de quelques transpositions (« Charmante Mélicerte » devient par exemple « Mon charmant Mélicerte »). Les acteurs sont convaincants, avec Romain Poli, superbe Mélicerte, Janine Piguet au timbre si particulier, ou encore Garance Brin qui se fait remarquer dans son petit rôle. Une excellente surprise ! Le 15, c'est l'Ecole des maris. La mise en scène est de Jean-Luc Jeener, elle est subtile, délicate, drôle, même si je n'aime pas que l'on hachure les alexandrins pour les rendre plus naturels, comme le fait l'interprète du jeune premier. Sganarelle est formidablement joué par Pierre Sourdive et Marianne par Agnès Sourdive, toute d'engagement, de grâce, de rouerie. Le reste de la distribution n'appelle que les éloges.
Théâtre du Vieux-Colombier. La Comédie-Française. Fanny, pièce en trois actes de Marcel Pagnol. Mise en scène : Irène Bonnaud. Avec : Catherine Ferran, Honorine ; Andrzej Seweryn, Panisse ; Sylvia Bergé, Claudine ; Jean-Baptiste Malartre, Monsieur Brun ; Pierre Vial, Escartefigue ; Serge Bagdassarian, Frise-Poulet ; Marie-Sophie Ferdane, Fanny ; Stéphane Varupenne, Marius ; Gilles David, César. 31.10.2008.
Théâtre Aktéon. Compagnie Feux de la rampe. Fauteuil 24, fables de La Fontaine sur l'amour. Mise en scène : Marie Tikova. Avec : Ingrid Schoenlaub et Anthony Roullier. 23.11.2008.
Théâtre Antoine. Les Deux Canards, pièce en trois actes de Tristan Bernard. Mise en scène : Alain Sachs. Avec : Isabelle Nanty, Léontine ; Yvan Le Bolloc'h, Gélidon ; Urbain Cancelier, Béjun... 11.12.2008.
Théâtre Hébertot. La Divine Miss V., pièce de Mark Hampton et Mary Louise Wilson, adaptée par Jean-Marie Besset. Mise en scène : Jean-Paul Muel. Avec : Claire Nadeau. 12.12.2008.
Théâtre du Nord-Ouest. Compagnie de la Cime Rouge. Mélicerte, comédie pastorale inachevée de Molière. Variantes et mise en scène : Véronique Seltz. Avec : Garance Brin, Corrine ; Hervé Colombel, Lycarsis ; Karine Kadi, Eroxène ; Stéphane Perra, Acante ; Janine Piguet, Daphné ; Romain Poli, Mélicerte ; Jérôme Rodriguez, Myrtil ; Thierry Wurtz, Tyrène. 08.01.2009.
Théâtre du Nord-Ouest. L'Ecole des maris, comédie en trois actes de Molière. Mise en scène : Jean-Luc Jeener. Avec : Sylvestre Bourdeau, Valère ; Djahiz Gil, Ergaste ; Babette Grondin, Lisette ; Chloé Hollings, Léonor ; Eliezer Mellul, Ariste ; Audrey Sourdive, Agnès ; Pierre Sourdive, Sganarelle. 15.01.2009.
Crédit photographique pour Fanny : Brigitte Enguérand.
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