César, Fanny, Marius au Théâtre Antoine
Mon œil ne pouvait bien sûr qu’être attiré par cette affiche bleu ciel/mer : César, Fanny, Marius. Trois mots familiers à ma mémoire, évocateurs de souvenirs magnifiques, du théâtre, des films, des romans de Pagnol. Je réserve donc vite une place pour profiter de la réduction de 50 pour 100 « premiers aux premières ». Et puis Jacques Weber est à l’affiche. De toute façon, quels qu’aient pu être salle, distribution, contexte, je ne peux rater un Pagnol, rarement à l’affiche à Paris. César, Fanny, Marius est une adaptation réalisée par Francis Huster, qui rassemble l’essentiel de la matière de la « trilogie marseillaise », elle-même composée de deux pièces de théâtre : Marius (1926) et Fanny (1931) et un film, César (1936), adapté dix ans plus tard pour le théâtre. Une telle adaptation n’avait rien de sacrilège – mentionnons par exemple celle de Jean-Pierre Darras dans les années 80 – et est réussie, Huster en conservant l’esprit et les scènes incontournables. Il choisit par exemple de s’arrêter avant le retour de Marius. De fait, il transpose surtour Marius et Fanny (sans la fin), et très peu César. Il place César en début de son titre, car le personnage qu’il place au centre du spectacle n’est pas Césariot (fils de Marius et héros du film César) mais César, le père de Marius. Tout se passe donc dans le cadre de son « Bar de la Marine », représenté avec une grande minutie par Thierry Flamand. Francis Huster signe aussi la mise en scène. « Pagnol n’est pas qu’un amuseur provençal, c’est au contraire un Tchekhov français qui décrypte à travers les passions amoureuses les désespoirs et les déchirures d’âme d’une jeunesse non plus fleur sèche coupée par la révolution russe mais fleur séchée par l’Europe qui fonce comme le Titanic en aveugle vers la guerre et vers Hitler », écrit-il dans
Marcel Pagnol, le Poquelin de Marseille (Séguier-Archimbaud, 2009). Il ne s’agit donc pas de folklore mais d’un grand peintre de la nature humaine. Comme Irène Bonnaud, Huster montre l’universalité de Pagnol, mais à la différence du spectacle des comédiens-français, il affirme que respecter le texte, c’est « très humblement effleurer l’accent marseillais » puisque « le rythme du phrasé y oblige », c’est aussi « évidemment jouer l’époque des années trente sinon comment expliquer le drame de Fanny enceinte et forcée d’épouser Panisse pour sauver l’honneur de sa mère ». Les comédiens adoptent donc l’accent, avec plus ou moins de bonheur. Le plus souvent il sonne faux, soit insuffisant, soit caricaturé. Si on applaudit son adaptation et sa mise en scène, l’interprétation du rôle de Panisse par Huster laisse perplexe. Il occulte tout l’humour d’un tel personnage et en fait presque un vieillard libidineux et déreangeant. Alors que Pagnol, d’un claquement de doigts, d’une réplique à l’autre, nous fait sans cesse passer de l’émotion devant le drame de Fanny au franc rire. C’est Jacques Weber qui porte le spectacle sur ses épaules. Il joue un César âgé, parfois baffouillant, un peu fruste mais émouvant. Pour ses débuts au théâtre, Hafsia Herzi tire intelligemment son épingle du jeu : le personnage est crédible et bien le seul à faire résonner à Paris un véritable accent de Marseille (même si c’est un accent plus actuel que pagnolesque). Son interprétation réussie ne fait que plus ressortir le point noir de la distribution : Stanley Weber en Marius, qui réussit tout au long du rôle à ne jamais varier ses intentions ni
ses intonations. L’accent est raté, le jeu tombe totalement à plat… on en vient à attendre qu’il prenne enfin la mer. Urbain Cancelier (Escartefigue) et Eric Laugérias (Monsieur Brun) sont par contre de vrais personnages de Pagnol, truculents et justes. Charlotte Kady est une Honorine attachante, Jean-Pierre Bernard, Arnaud Charrin et Serge Esposito complètent avec bonheur le plateau. Malgré ses quelques défauts, ce spectacle fonctionne, et puis la magie du texte de Pagnol opère toujours. Le jeu de Weber, Huster, Kady est peut-être moins fouillé, intellectualisé, que celui des comédiens-français (dans les mêmes rôles Gilles David montrait plus que Weber la douleur du père privé de son fils, Andrzej Seweryn était un Panisse plus humain, Catherine Ferran une plus authentique matrone) mais quelque part plus cash [oui je sais c’est honteux de n’avoir que cet adjectif pour écrire une critique après cinq ans de lettres mais je n’en trouve pas d’autres !], brut de décoffrage et par là même ces comédiens touchent au cœur de cette tragédie de petites gens : le sacrifice de Fanny me tire les larmes et je peux vous dire que la salle retenait son souffle et que les deux grands gaillards à ma droite qui rigolaient de bon cœur lors de la partie de carte avaient alors les yeux brillants !
Théâtre Antoine. César, Fanny, Marius, adaptation de Francis Huster d’après la « trilogie marseillaise » de Marcel Pagnol. Mise en scène : Francis Huster. Avec : Jacques Weber, César ; Francis Huster, Panisse ; Hafsia Herzi, Fanny ; Stanley Weber, Marius ; Urbain Cancelier, Escartefigue ; Charlotte Kady, Honorine ; Eric Laugérias, Monsieur Brun, Jean-Pierre Bernard, Le Bosco ; Arnaud Charrin, Innoncent ; Serge Esposito, Piquoiseau. 18.02.2009.
Crédit photographique : Benoït Jeannot.