Le signe du sac à dos

"Nicolas, mais quand est-ce qu'on te verra sans ton éternel sac-à-dos ?"
Un de mes amis me lançait cette question il y a quelques mois, et un autre renchérissait plus récemment en ironisant sur mon inséparable sac. Il faut donc que je le présente. Sac à dos marron, de marque Eastpak. Un classique. Date de l'année de licence. Remplace un précédent, en tous points identique, mais beige et qui datait de la 4ème. Non, je n'ai pas d'action chez Eastpak mais je suis bien obligé de souligner ici l'exceptionnelle qualité de ces sacs. Et j'avoue qu'il ne me quitte jamais. Sortir sans me perturbe, j'ai l'impression d'avoir forcément oublié un élément de mon kit de survie. Alors, évidemment, sur un costume, ça fait un peu tâche. Il faut donc remplir ses poches. Mais portefeuille + portable + clefs, c'est déjà trop lourd pour des poches de pantalon de costume. Heureusement, me direz-vous, je ne porte presque jamais le costume. Mais, même bien habillé - ce qui là aussi est assez rare - j'inflige à la vue délicate de mes amis ce sac, toujours le même et un peu trop sport lorsque les gens sont classe. Cela me donne une petite touche de "non, je n'ai pas encore tout à fait quitté l'enfance" et finalement, j'aime bien. A l'opéra ou n'importe où ailleurs, mon sac est là, calé entre mes deux jambes. Mais il faut dire qu'il contient toute ma vie ! papiers, PC, téléphone, clefs et ma fortune ! et puis tout ce qui peut servir, et bien sûr tout ce qui ne sert à rien, rôle, livre, tickets de caisse, anthologie de la poésie française, agenda, écouteurs, etc. Finalement, j'aime assez l'idée selon laquelle tout ce qui m'est strictement nécessaire pourrait tenir dans un sac. Quand j'ai quitté, bon gré, mal gré, Montpellier, je n'avais que ce sac. Il devrait déjà être canonisé pour n'avoir pas craqué alors que j'y serrais tout ce qui pouvait être important pour moi.
L'astrologie me semblait, enfant, exotique et amusante. J'étais très fier d'être né sous le signe des poissons et demandait à ceux qui m'entouraient sous quel signe ils étaient nés. Une de mes grand-mères a vécu en Algérie. Puis, quand ses parents sont morts, elle et son grand frère ont été trimbalés de chez cousins en cousins, qui se refilaient d'assez mauvaise grâce les deux orphelins dont il fallait bien s'occuper. Alors, à ma question sur son signe, elle avait répondu : "eh bien moi, je suis née sous le signe du sac à dos". Cette réponse m'avait fortement marqué et intérieurement je la plaignais. Autour de moi tout était stable et je n'imaginais pas qu'une douzaine d'années plus tard, j'allais (hérédité?) plus me reconnaître dans le signe du sac à dos que dans celui des poissons.
Ne jamais savoir où l'on sera demain. Comme la machine des études qui s'emballe après le bac, le mouvement s'emballait : 34000, 75005, 75015, 75012, sans compter quelques toits de fortune ici et là. Et demain ?
Passer d'une existence montpelliéraine bourgeoise et cossue à une vie parisienne convulsive et incertaine m'aura au moins appris à me détacher des biens matériels. Rien ne m'énerve plus aujourd'hui que voir quelqu'un se plaindre que son livre est corné ou son vêtement froissé. Ma grande bibliothèque d'enfant est désormais bien loin, seuls quelques livres se battent en duel sur mon étagère actuelle. Le reste de ma maigre culture est composé de quelques bribes de poèmes que je sais encore par coeur et tout le reste, je sais où le trouver, à quel étage, à quel rayon, de la bibliothèque dès que j'en ai besoin.
Ainsi débarassé de toute attache trop contraignante, je peux me dire aujourd'hui que mes biens tiennent dans un sac à dos (et les biens immatériels dans mon coeur et dans ma tête) et que si je dois partir demain (à NY ? qui a fait cette suggestion ?) n'importe où, en une heure ma valise est prête. Le signe du sac à dos est finalement peut-être celui de la liberté, au contraire des lourdes contraintes du confort.
Et cela répondra donc peut-être à vos questions ou à votre étonnement sur mon éternel sac-à-dos marron...
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