Douce conversation

Publié le par Nicolas

J'ai coutume de me rendre de temps en temps chez les marchands de journaux. Souvent sans avoir d'achat précis à effectuer. J'aime y flâner, voir s'y côtoyer Picsou et quelque classique de la littérature française en livre de poche, serré entre un roman sentimental et un S.A.S. J'aime l'odeur et le toucher des magazines imprimés sur papier glacé. Je feuillette Diapason, Classica, Lire, Le Magazine Littéraire, (Psykopat, les magazines de mode, oups, je n'ai rien dit...) et quelques autres parutions. Mais ce n'est pas là mon propos. Après le point final de mon premier billet, j'ai pensé que, peut-être, je n'aurais pas grand chose à raconter et que mon expérience sur la blogosphère s'arrêterait là. Eh bien, il y a moins de trente minutes, j'ai entendu une conversation instructive, que j'ai mémorisée et que je vais m'efforcer de retranscrire.

J'entrai, donc, dans un magasin de journaux, à la gare Montparnasse. Il y avait, dans la boutique, le vendeur et une dame d'une cinquantaine d'années. Celle-ci, visiblement fatiguée, s'assoit sans ménagement sur les revues. Le vendeur lui demande de ne pas s'assoir sur les revues :

La Dame : Alala, vous n'avez pas pitié de moi ! Et pourtant, je suis venue chez vous il y a une heure pour acheter un stylo ! [J'imagine qu'il faut comprendre le sous-entendu : je suis une bonne cliente, laissez-moi m'assoir].

A ce moment, je franchis le seuil de la boutique, et rapidement après moi, un homme d'une trentaine d'années. La dame reprend :

- Ah ! C'est parce que je suis pas assez belle que vous vous souvenez pas de moi, c'est ca !

Le vendeur répond que si, il se souvient d'elle, mais qu'il doit faire attention aux revues à vendre.

- Je suis pas assez belle, et puis de toute façon vous aimez pas les femmes, et puis c'est tout.

Nous étions assez interloqués, d'autant plus que le vendeur était courtois et que la femme hurlait. Les deux clients que nous étions, nous nous faisions petits, pensant qu'elle allait s'en aller. En fait, elle partait vers la porte mais ne pouvait s'empêcher de se retourner régulièrement et de balancer tour à tour les phrases suivantes :

- Et puis vous zêtes qu'un pédé, et puis c'est tout !

- Et puis je vous laisse, y a deux mecs dans votre boutique, vous allez être contente, vous préférez vous faire prendre par derrière, et puis c'est tout ! [Je ne sais plus trop ce qu'elle a dit, qu'on allait faire un truc tous les trois]

- Et puis si ca se trouve vous avez le sida, et puis c'est tout !

Et elle s'en va. Le vendeur, apparemment de bonne composition, nous dit que ca arrive souvent, que les gens sont agressifs. Je pense que cette femme a la nostalgie du temps des triangles roses. Le pire, c'est qu'elle dit "vous avez le sida" sur le ton du reproche, comme elle lui aurait dit "et en plus vous êtes un voleur", ou "un hypocrite"... Je crois que cette femme ne sait pas ce que c'est. Je l'imagine si un jour une personne de sa famille est contaminée - je ne le souhaite évidemment pas -, ne serait-ce que par un soin dentaire ou une transfusion sanguine, elle arrêtera de vomir sa haine et se rendra compte que ce n'est pas un crime que d'en être atteint, mais une tragédie.

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Publié dans Chroniques

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G
Qu'est-ce qu'il y a comme gens agressifs, tout de même! On ne s'en doute pas jusqu'à ce qu'on y soit confronté... Un type a failli m'écharper hier parce que je l'ai fait patienter 1 minute trente derrière moi pour me garer chez Ikea. Un peu moins scandaleux que ton anecdote, je te l'accorde ;)
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N
Merci ! Bah d'ailleurs la fin, je n'ai pas cherché à faire du style, ni à tomber dans les trémolos, mais ca m'est venu comme ca. C'était assez incroyable comme scène, pas facile de la retranscrire. Pas mal aussi tes aventures ! A bientôt, Nico
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C
Ta fin est très belle: "ce n'est pas un crime que d'en être atteint, mais une tragédie". Pfiou, j'en ai des frissons. <br /> J'ai peine à croire que cela soit arrivé! Il t'arrive de ces choses! Pour le coup, tu es plus fort que moi (aujourd'hui, c'était seulement un vieux avec son béret et son Orangina dans un sac, je précise, ce n'était pas de la piquette qui tache; il nous a sorti: "Vous connaissez l'Opéra Garnier? Vous savez pourquoi les jeunes filles y dansent! Eh bien, parce que les jeunes filles ne s'y font pas toucher par Dieu ou par les anges!" Et il est parti, tout content de sa blague à laquelle on n'a strictement rien compris, pour aller la raconter à toutes les autres filles du boulevard saint Michel!)
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