Mélancolie

Publié le par Nicolas



           Quand reverrai-je, hélas ! de mon petit village
          Fumer la cheminée, et en quelle saison
          Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
          Qui m'est une province et beaucoup davantage ?


                    Joachim Du Bellay, "Heureux qui, comme Ulysse"

Un peu de mélancolie qui s'empare de moi en ce moment. C'est un peu dommage, déjà, à mon âge. Mais c'est ainsi. On a beau aujourd'hui brandir fièrement notre déracinement, sans port d'attache on se sent vite une barque sans fanal, sans direction. On erre. L'errance, à la différence du voyage, n'a pas de but. Mais quelles sont nos racines, aujourd'hui ? Et d'où sommes-nous ? Je suis montpelliérain à Paris, et du Nord à Montpellier par mon nom. Et Paris... qu'en dire ? Sinon qu'elle me fascine, ou plutôt m'a fasciné. qu'elle est belle mais froide, assez impersonnelle. Et Montpellier, que j'avais fuie après vingt ans passés là-bas, afin d'échapper un peu à "l'oeil de province" autant qu'à une vie intellectuelle et culturelle relativement peu fournie, Montpellier, donc, commençait à me manquer. Et
comme nous ne désirons rien tant que ce qui nous est interdit - et que je ne devais plus m'y montrer -, elle commençait à me manquer. Oui, à beaucoup me manquer. Et je troquerais alors volontiers tous les boulevards haussmanniens pour les ruelles tortueuses de la cité médiévale, et les pentes de Montmartre pour celle de la rue de l'université. Tous les grands magasins pour ma droguerie Estoul, tous les Milly-la-forêt et autres Barbizon pour St Guilhem-le-désert et Pézénas, les Notre-Dame-de-Paris pour l'abbaye de Maguelone et Notre-Dame-des-Tables. Le petit navire qui "est battu par les flots mais ne sombre pas" pour la Vierge sur le siège d'or.

Pardon, Alfonse, je ne critique pas Milly mais je n'y suis pas né...

          Pourquoi le prononcer ce nom de la patrie ?
          Dans son brillant exil mon coeur en a frémi ;
          Il résonne de loin dans mon âme attendrie,
          Comme les pas connus ou la voix d'un ami.


                    Alfonse de Lamartine, "Milly ou la terre natale"

Mais on a beau aimer certains lieux, Milly ou Paris, quand on n'y est pas né... Un poète espagnol a dit "la patrie, c'est l'enfance". C'est par cette citation que nous répondait un fils d'Italiens né et qui a vécu son enfance en Argentine pour nous faire comprendre pourquoi il se définissait comme Argentin et non comme Italien. "Trop de souvenirs gravés, de cours d'écoles et d'étés, trop d'amour pour oublier que c'est ici que je suis né..." Donc toujours reste en nous le souvenir de ce premier lieu, par rapport auquel on juge ensuite ce que l'on voit ailleurs.

L'envie de redescendre, vers le soleil et vers la pierre blanche de Montpellier, se faisait de plus en plus distincte et je suis descendu, en coup de vent, le week-end dernier. Mais Montpellier ne se laisse pas décrire avec mélancolie, alors changeons de plume !

Arrivé en gare de Montpellier, l'attroupement devant l'escalier roulant me semble bien long. Je me raisonne vite en me rappelant qu'ici, on ne monte pas les marches d'un escalator mais que l'on attend qu'il nous mène en haut. Me voilà, un dimanche midi, dans le coeur d'une ville de province. Evidemment, comme animation, on a fait mieux. Mais le charme opère. Celui de sentir des odeurs qui me semblaient lointaines et qui ressurgissent, étonnamment familières. Celui de retrouver des noms que je croyais avoir oubliés, noms de rues, de boutiques. Je file sur l'esplanade, en direction d'un lieu initiatique (et de rendez-vous !), le toît du Corum ! Je me remémore ses marches aux arrêtes arrondies - une métaphore du caractère ambiant ? - et les gravis par l'allée du Saint-Esprit - un nom qui m'a toujours surpris en ces lieux plutôt anticléricaux ! - pour passer en revue tous les monuments de la ville. Tous sont chargés d'un sens, d'une anecdote vécue ici. La température est froide mais l’air est sec, aussi je n’ai pas froid et ferme mes yeux, tandis que le soleil dore la peau de mon visage. J'ai une étrange sensation de familiarité et de distance, tant de choses ont changé en deux ans ! A regret, je me sens un étranger en terre pourtant si connue. Je passe sur les détails de mes pérégrinations dans la ville. Elles sont plus chargées d’émotion que je ne l’aurais cru, et passent, lentes, dans des ruelles presques désertiques, tortueuses et pleines de charmes, le long des hôtels particuliers en pierre blanche.

Le séjour trop rapide, me revoilà à Paris. Un week-end après cette furtive escapade montpelliéraine, la nostalgie est toujours là, "ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre". Je me saisis d'un prétexte - dans le 5°, il y a un coiffeur bon marché - pour repartir sur la ligne 10, et cette fois dépasser la Sorbonne, pour descendre à l'arrêt Cardinal Lemoine. Tout un an de ma courte vie s'est déroulée là, tout de même. Je me retrouve un peu perdu, à ce carrefour, entre la montée escarpée vers la Montagne Sainte-Geneviève et la descente vertigineuse vers l'Institut du Monde Arabe, la rue des Ecoles et la rue Monge. Et je parcours cette dernière à la recherche du coiffeur (chez qui je ne vais finalement pas car les tarifs ont augmenté !) Là, rien n'a changé. Je passe entre les deux boulangeries (celle où la vendeuse disait : "Messieurs-dames, bonjour ! euh, messieurs, pardon !" et l'autre où s'affairaient, telles des abeilles, les blondes boulangères), croise les arènes de Lutèce et descend toute la rue : "la plus belle avenue du monde", dit un monsieur (parlait-il de la rue Monge ?), retrouve les noms de toutes ces rues que j'ai fréquentées, ces noms de scientifiques (ne soyons pas sectaires). J'éprouve à nouveau un peu de nostalgie à retrouver ce quartier dont j'aime l'ambiance de village. Un petit tour par la mythique rue Mouffetard s'impose alors, avant de regagner, avec un pincement au coeur, mes pénates.

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Publié dans Chroniques

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N
Mais mon cher Guillaume, tu peux te lâcher et écrire ce que tu veux ! Ce blog n'est qu'un modeste récit de mes aventures et n'est pas un lieu intouchable et sacré. Le ton mélancolique de ce dernier billet n'exclut pas l'humour, même lourd !<br /> <br /> Oui j'aime surtout l'ambiance de quartier, en fait.
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G
Tout d'abord sache que je déploie des efforts surhumains pour ne pas réagir à la dernière phrase du comm de Camille, afin de ne pas polluer cette belle page. Et pourtant, il y en a, des vannes à faire! Gnnn mais non.<br /> <br /> C'est vrai que c'est sympa, Montpellier. On ne l'a vue qu'un soir, mais tout de même... Je comprends que tu aimes le quartier Mouffetard, je leur trouve des points communs... Et je comprends que tu sois ami avec Camille, puisqu'elle se grefferait à un mur de ce quartier si elle le pouvait. Enfin j'arrête là, je vais lui donner des idées! Non parce qu'avec un peu de mastic...
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C
Tu repenseras un jour à tes actuelles Pénates avec nostalgie, mais tu ne le sais pas encore. <br /> On ne réalise le prix des choses que lorsqu'on les a perdues. J'aurais pu dire aussi qu'on ne réalise pas la chance que l'on a d'avoir des dents en bonne santé avant d'avoir mal aux dents., mais c'était un peu moins beau. Et puis tu l'aurais peut-être ressenti comme une pression de la part d'un lobby de dentiste, qui sait?<br /> <br /> Ton texte donne envie d'être guidé à travers les rues pleines de souvenirs de ton Montpellier, qui est différent de celui des autres... Tiens ça me rappelle un peu le Petit Prince: si tu apprivoises Montpellier, ce sera ton Montpellier, et non plus un Montpellier comme les autres...<br /> <br /> C'est drôle, des fois je retrouve des odeurs des rues de mon enfance, des rues empruntées très tôt le matin pour aller à l'école, dans des endroits tout à fait différents... Et récemment, j'ai retrouvé le même parfum que celui d'une institutrice de CE1, et je me suis rappelée subitement les exercices de collage qu'elle nous faisait faire alors... C'était très troublant. Les odeurs ont un pouvoir extraordinaire!
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